Un "Kaïros" d'or pour Fabio Alessandrini

Publié le par Fabrice Littamé

Dans "Monsieur Kaïros" qu'il a créé à la scène nationale de Dieppe en signant un spectacle drôle et grave, très esthétique, et en jouant avec fougue et sensibilité à la fois, Fabio Alessandrini entrelace habilement une double réflexion, l'une personnelle sur le processus d'écriture, l'autre collective sur l'aberration de la guerre. Dans l'intrigue qu'il a écrite, il s'est inspiré d'un thème de Luigi Pirandello, son compatriote italien, dans l'une de ses pièces les plus célèbres qui date de 1921: " Six personnages en quête d'auteur".

Un seul a été conservé dans cette version moderne près d'un siècle plus tard. La trame évoque la rencontre improbable entre un romancier bien réel si l'on fait abstraction de la dimension illusoire du théâtre, et sa créature toute virtuelle qui, dans le préambule, s'exprime en voix off, marmonne, murmure des propos incohérents en différentes langues avant de prendre corps dans l'espace scénique, une chrysalide pour sa naissance.

Cet affrontement est émaillé de réparties cocasses qui suscitent le rire dans la salle. La joute oratoire bascule, du coup donné par l'un et par l'autre, dans un climat complètement surréaliste qu'Eugène Ionesco ou Samuel Beckett n'auraient pas renié.

Mais le propos de fond reste tragique: le premier est en effet apostrophé, perturbé, bousculé par le second qui lui échappe comme si, les rôles étant inversés par rapport à la configuration pirandellienne, une figure romanesque enquêtait sur son créateur qui l'interpelle sur son identité mais s'interroge aussi sur la sienne dans cette notion du " Je est un autre" chère au poète Arthur Rimbaud.

UN MEDECIN HUMANITAIRE DANS LE CHAOS

Le Gênois qui, avec sa compagnie Teatro di Fabio, s'est installé depuis quinze ans en France, à Compiègne, transmet une épaisseur physique à cette vue d'un intellectuel, conçue avec des mots. Face à cette force de la nature, Carlo Brandt évolue dans un registre plus nuancé, dans les interstices de l'âme, en campant un écrivain dépassé par l'intrusion d'un être qu'il avait jusque-là cantonné à son ordinateur.

Son outil de travail figure en bonne place dans un décor construit sur les piliers de la tragédie antique. Il trône sur une tribune inclinée qui rappelle un autel du sacrifice au pied de la justification intellectuelle de ses travers : une haute étagère s'élevant comme la colonne déifiée d'un pouvoir meurtrier. Esseulée en vis-à-vis, une petite chaise apparaît fragile, dans cet univers austère et dépouillé, pour accueillir un accusé prêt à comparaître devant ses juges.

Une autre référence de la littérature s'invite alors à la faveur de cette scénographie baignée dans la pénombre des sentiments entre l'ombre envahissante et la lumière fugitive distillées par les éclairages: Franz Kafka, le maître du "Procès". Mais qui est jugé ? Ne s'agit-il pas de nos propres démons belliqueux à travers le portrait de ce médecin humanitaire, pur produit d'un livre bien qu'il ait été imaginé d'après un vrai modèle, Gino Strada, s'insurgeant contre son destin de guérisseur d'un monde apocalyptique, ballotté d'un conflit guerrier à l'autre, sans qu'il ne puisse trouver son havre de paix ?

ENTRE RÊVE ET REALITE

Le dramaturge, comédien et metteur en scène pose habilement le dilemme en utilisant une musique vrombissante comme si les bombes explosaient. Il l'enrobe dans un écrin quand il projette des images abstraites empruntées à la géométrie à l'exception de quelques visages, surgis d'un passé chaotique, ou quand il fait traverser ses interprètes à travers un rideau en passant de la réalité au rêve, un chemin qu'ils effectueront en sens inverse dans le dénouement comme si l'ultime page du roman était tournée.

Un dernier monstre sacré du panthéon littéraire est alors convoqué: Jean Cocteau qui a utilisé le canal du miroir pour propulser Orphée dans l'outre-tombe à la recherche d'Eurydice. Fabio Alessandrini l'a suivi pour trouver son Kaïros, nom d'un dieu de l'antiquité grecque, à qui est attribué un sens de l'opportunisme pour saisir la bonne occasion. Dans sa trajectoire artistique parcourue avec intelligence, il va être transporté dans un autre "carrosse", d' or qui plus est, par allusion phonétique au film de Jean Renoir.

Le cinéaste y abordait un sujet identique à celui traité par l'héritier de cette interrogation qu'il pose sur les planches dans sa nouvelle création: "où commence la comédie, où finit la vie" se demandait la comédienne interprétée à l'écran par Anna Magnani comme aujourd'hui l'inventeur d'une histoire dont le protagoniste principal s'introduit dans sa propre existence et brouille la frontière entre la vraisemblance et la fiction.

Publié dans Théâtre

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